25.03.2008

"Ma peine n'a pas d'amis" (Alfred de Musset)

J'étais assis un soir au coin du feu avec Desgenais. La fenêtre était couverte; c'était un de ces premiers jours de mars, qui sont les messagers du printemps; il avait plu, une douce odeur venait du jardin.

   "Que ferons nous, mon ami, lui dis-je, lorsque le printemps sera venu? Je me sens l'envie de voyager.

-Je ferai, me dit Desgenais, ce que j'ai fait l'an passé; j'irai à la campagne quand ce sera le temps d'y aller.

-Quoi! répondis-je, faites vous tous les ans la même chose? Vous allez onc recommencer votre vie cette année?

-Que voulez vous que je fasse? répliqua t'il.

-C'est juste! M'écriai-je en me levant en sursaut; oui, que voulez vous que je fasse? Vous avez bien dit. Ah! Desgenais, que tout cela me fatigue! Est que vous n'êtes jamais las de la vie que vous menez?

-Non" me dit-il.

J'étais debout devant une gravure qui représentait la Madeleine au désert; je joignis les mains involontairement.

"Que faites vous donc? demanda Desgenais.

- Si j'étais peintre, lui dis je, et si je voulais peindre la mélancolie, je ne peindais pas une jeune fille rêveuse, un livre entre les mains.

-A qui en avez vous ce soir? Dit il en riant.

-Non en vérité, continuai-je; cette Madeleine dans les larmes a le sein gonflé d'espérance ; cette main pâle et maladive, sur laquellle elle soutien sa tête, est encore embaumée de parfums qu'elle a versés sur les pieds du Christ.

Ne voyez vous pas que dans ce désert il y a un peuple de pensées qui prient?

Ce n'est pas là la mélancolie.

-C'est une heureuse femme, lui dis-je, et un heureux livre."

Desgenais comprit ce que je voulais dire; il vit qu'une profonde tristesse s'emparait de moi. Il me demanda si j'avais quelque cause de chagrin. J'hésitais à lui répondre, et je sentais mon coeur se briser.

"Enfin, me dit-il, mon cher Octave, si vous avez un sujet de peine, n'hésiter pas à me le confier; parlez ouvertement, et vous trouverez en moi un ami.

-Je le sais, répondis-je, j'ai un ami, mais ma peine n'a pas d'ami."

Alfred de Musset, La confession d'un enfant du siècle (1836)

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