21.05.2008

Le remords (BORGES)

J'ai commis le plus grand des péchés  que l'on puisse

Commettre: Le péché de n'avoir pas été

heureux. Que les glaciers de l'oubli me saisissent,

Qu'ils m'entraînent et qu'ils me dispersent sans pitié.

Pour la vie, pour le risque et la beauté du jeu,

Pour la terre et pour l'air, pour l'eau et pour le feu.

Je n'eus pas de bonheur et ne pus satisfaire

Leur jeune volonté. Mon esprit s'appliqua

A cultiver avec acharnement, de l'art

Qui tisse le néant, les vaines symétries.

On me créait vaillant. Je n'eus pas de vaillance.

Une ombre à mes cotés jamais ne m'abandonne,

Celle d'avoir été un vrai desdichado*

BORGES (extrait de la rose profonde 1975)

Jorge Luis Borges

* terme espagnol : malheureux infortuné.

08.05.2008

Le rêve du Jaguar (Leconte de Lisle)

Sous les noirs acajous, les lianes en fleur,

Dans l'air lourd, immobile et saturé de mouches,

Pendent, et s'enroulant en bas parmi les souches,

Bercent le perroquet splendide et querelleur,

L'araignée au dos jaune et les singes farouches.

C'est là que le tueur de boeufs et de chevaux,

Le long des vieux troncs morts à l'écorce moussue,

Sinistre et fatigué, reviens à pas égaux.

Il va, frottant ses reins musculeux qu'il bossue;

Et du muffle béant par la soif alourdi,

Un souffle rauque et bref, d'une brusque secousse,

Trouble les grands lézard, chauds des feux de midi,

Dont la fuite étincelle à travers l'herbe rousse.

En un creux du bois sombre interdit au soleil

Il s'affaisse, allongé sur quelque roche plate;

D'un large coup de langue il se lustre la patte;

Il cligne ses yeux d'or hébétés de sommeil;

Et dans l'illusion de ses forces inertes,

Faisant mouvoir sa queue et frissoner ses flancs,

Il rêve qu'au milieu des plantations vertes,

Il enfonce d'un bond ses ongles ruisselants

Dans la chair des taureaux effarés et beuglants.

 

Leconte de Lisle, Poèmes barbares (1862)

711826321.jpg

06.05.2008

Quand j'aurai du vent dans mon crane (Boris Vian)

Quand j'aurai du vent dans mon crane

Quand j'aurai du vert sur mes osses

P'tête qu'on croira que je ricane

Mais ça sera une impression fosse

car il me manquera

Mon élément plastique

Plastique tique tique

Qu'auront bouffé les rats

Ma paire de bidules

Mes mollets mes rotules

Mes cuisses et mon cule

Sur quoi je m'asseyois

Mes cheveux mes fistules

Mes jolis yeux cérules

Mes couvre-mandibules

dont je pourléchois

Mon nez considérable

Mon coeur mon foie mon râble

Tous ces riens admirables

qui m'ont fait apprécier

des ducs et des duchesses

des papes et des papesses

des abbés, des ânesses

Et des gens du métier

Et puis je n'aurai plusce phosphore un peu mou

cerveau qui me servit

A me prévoir sans vie

les osses tou verts le crâne venteux

Ah comme j'ai mal de devenir vieux...

860526008.jpg

Boris Vian (extrait de "je voudrais pas crever")

1166788784.jpg

04.05.2008

La fin de la journée (Baudelaire)

Sous une lumière blafarde

Court, danse et se tord sans raison

La vie, impudente et criarde.

Aussi, sitôt qu'à l'horizon

 

La nuit voluptueuse monte,

Apaisant tout, même la faim,

Effaçant tout, même la honte,

Le poëte se dit: "Enfin!

 

Mon esprit, comme mes vertèbres,

Invoque ardemment le repos;

Le coeur plein de songes funèbres,

Je vais me coucher sur le dos

Et me rouler dans vos rideaux,

Ô rafraîchissantes ténèbres!"

 

EXtrait : Les fleurs du mal Charles Baudelaire 1857

17.04.2008

La solitude (Charles Baudelaire)

Un gazetier philanthrope me dit que la solitude est mauvaise pour l'homme; et à l'appui de sa thèse il cite, comme tous les incrédules, des paroles des Pères de l'Eglise.

Je sais que le Démon fréquente volntiers les lieux arides, et que l'esprit de meurtre et de lubricité s'enflamme merveilleusement dans les solitudes. Mais il serait possible que cette solitude ne fût dangereuse que pour l'âme oisive et divagante qui la peuple de ses passions et de ses chimères.

Il est certains qu'un bavard, dont le suprême plaisir consiste à parler du haut d'une chaire ou d'une tribune, risquerait fort de devenir fou furieux dans l'île de Robinson. Je n'exige pas de mon gazetier les courageuses vertus de Crusoé, mais je demande qu'il ne décréte pas d'accusation les amoureux de la solitude et du mystère.

Il y a dans nos races jacassières des individus qui accepteraient avec moins de répugnance le supplice suprême, s'il leur était permis de faire du haut de l'échafaud une copieuse harangue, sans craindre que les tambours de Santerre ne leur coupassent intempestivement la parole.

Je ne les plains pas, parce que je devine que leurs effusions oratoires leur procurent des voluptés égales à celles que d'autres tirent du silence et du recueillement; mais je les méprise.

Je désire surtout que mon maudit gazetier me laisse m'amuser à ma guise. "Vous n'éprouvez donc jamais, -me dit il, avec un ton de nez très apostolique, le besoin de partager vos jouissances?" Voyez vous le subtil envieux! Il sait que je dédaigne les siennes, et il vient s'insinuer dans les miennes, le hideux trouble fête!

"Ce grand malheur de ne pouvoir être seul!..." dit quelque par La Bruyère, comme pour faire honte à tous ceux qui courent s'oublier dans la foule, craignant sans doute de ne pouvoir se supporter eux mêmes.

"Presque tous nos malheurs nous viennent de n'avoir pas su rester dans notre chambre", dit un autre sage, Pascal, je crois, rappelant ainsi dans  la cellule du recueillement tous ces affolés qui cherche le bonheur dans le mouvement et dans une prostitution que je pourrais appeler fraternitaire, si je voulais parler la belle langue de mon siècle. 

1871012043.jpg

 

BAUDELAIRE "petits poêmes en prose (le spleen de Paris)

24.03.2008

Mon rêve familier (Paul Verlaine)

Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant

D'une femme inconnue, et que j'aime, et qui m'aime,

Et qui n'est, chaque fois, ni tout à fait la même

Ni tout à fait une autre, et m'aime et me comprend.

 

Car elle me comprend, et mon coeur, transparent

Pour elle seule, hélas! cesse d'être un problème

Pour elle seule, et les moiteurs de mon front blème,

Elle seule les sait rafraîchir, en pleurant.

 

Est-elle brune, blonde ou rousse? - Je l'ignore.

Son nom? Je me souviens qu'il est doux et sonore

Comme ceux des aimés que la Vie exila.

 

Son regard est pareil au regard des statues,

Et pour sa voix, lointaine et calme, et grave, elle a

L'inflexion des voix chères qui se sont tues.

 656478872.jpg

Paul Verlaine, Poèmes saturniens (1866)

 

 

21.03.2008

Poète noir (Antonin Artaud)

Poète noir, un sein de pucelle te hante

Poète aigri, la vie bout

et la ville brûle,

et le ciel se résorbe en pluie

ta plume gratte au coeur de la vie.

Forêt, forêt des yeux fourmillent

sur les pignons multipliés;

cheveux d'orage, les poètes enfourchent des chevaux,

des chiens.

Les yeux ragent, les langues tournent,

le ciel afflue dans les narines

comme un lait nourricier et bleu.

Je suis à vos bouches

femmes, coeurs de vinaigre durs...

 

Antonin Artaud.196966438.jpg

24.02.2008

Green (Paul Verlaine)

Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches

Et puis voici mon coeur qui ne bat que pour vous.

Ne le déchirez pas avec vos deux mains blanches

Et qu'à vos yeux si beaux l'humble présent soit doux.

 

J'arrive tout couvert de rosée

Que le vent du matin vient glacer à mon front.

Souffrez que ma fatigue à vos pieds reposée

Rêve des chers instant qui la délasseront.

 

Sur votre jeune sein laissez rouler ma tête

Toute sonore encor de vos derniers baisers;

Laisser-la s'apaiser de la bonne tempête,

Et que je dorme un peu puisque vous reposez.

 

Paul Verlaine, Romances sans paroles (1874)

14.02.2008

Capitale de la douleur (Paul Eluard)

 

 

J'ai fermé les yeux pour ne plus rien voir

J'ai fermé les yeux pour pleurer

De ne plus te voir.

 

Où sont tes mains et les mains des caresses

Où sont tes yeux les quatre volontés du jour

Toi tout à perdre tu n'es plus là

Pour éblouir la mémoire des nuits.

 

Tout à perdre je me vois vivre.

 

Paul Eluard. ( Capitale de la douleur édit Poésie-Gallimard)

10.02.2008

Madame (Jules Superveille)

O dame de la profondeur

Que faites vous à la surface

Attentive à ce qui passe

Regardant la montre à mon heure?

 

Madame, que puis je pour vous

Vous êtes là, si tacite

Ne serez-vous plus explicite

Vous qui me voulez à genoux?

 

Ce regard solitaire et tendre

Aimerait à se faire entendre?

Et c'est à lui que je me dois

Puisque vous vous n'avez pas de voix?

 

Grande dame des profondeurs.

O voisine de l'autre monde.

Me voulez vous en eaux profondes

Aux régions de votre coeur?

Pourquoi me regardez avec des yeux d'otage.

Jeunesse d'au delà les âges?

Votre fixité signifie

Qu'il faut à vous que je me fie?

Pour quelle obscure délivrance

Me demandez vous alliance?

O vous toujours prète à finir

Vous voudriez me retenir

Sur ce bord mème de l'abîme

Dont vous êtes l'étrange cime.

                 Jules Superveille.

Toutes les notes